Axe de Recherche

Migrations méditerranéennes : trajectoires, gouvernance et discours

La Méditerranée est un « espace mouvement » selon l’expression de l’historien Fernand Braudel. Cette mobilité a des interconnexions avec des espaces limitrophes et lointains. C’est pour cette raison que la migration méditerranéenne doit être étudiée avec une variation des angles et des échelles d’observation et avec une perspective transnationale. L’interdisciplinarité permet de croiser les approches et d’affiner l’utilisation des paradigmes. Dans le cadre de cet axe, nous avons déjà mis en place un séminaire en 2022-2023: « la migration temporaire en Méditerranée du XVIe au XXIe siècle ». Nous avons engagé un partenariat entre le laboratoire HESM et des structures de recherche : le Carep-Tunis, le Leibiz Zentrum Moderner Orient (Berlin), l’Observatoire régional des Migrations, Espaces et Société (Université Ibn Zohr-Agadir) et le laboratoire interdisciplinaire de l’X (Ecole polytechnique-Paris). Au cours de l’année universitaire 2022-2023 nous avons invité des collègues tunisiens étrangers, notamment ceux rattachés aux structures partenaires, pour présenter des conférences. Ce programme se poursuivra jusqu’en avril 2024, date de l’organisation d’un colloque international autour de la même thématique, mais qui sera consacré sur la période contemporaine. La migration est un déplacement d’individus ou de groupes de personnes d’un point A à un point B. La trajectoire peut être directe, comme elle peut passer par des étapes. L’historiographie montre que les chercheurs se concentrent particulièrement sur les conditions de départs et l’accueil/ le rejet des immigrés. L’étape intermédiaire suscite moins l’intérêt. Par ailleurs, l’immigration est étudiée du point de vue de l’encadrement administratif et des stratégies des acteurs pour contourner les contraintes liées à l’entrée, à la circulation et au travail des étrangers. A chaque étape de leurs parcours les migrants se trouvent en contact avec des personnes de cultures différentes. C’est pour cette raison qu’elle suscite des réflexions sur les rapports interculturels, la formation et la déconstruction des préjugés et des stéréotypes. Il importe de se concentrer non seulement sur la représentation des immigrés par la société d’accueil mais aussi sur la représentation des migrants des espaces parcourus. La migration provisoire peut être liée à la nature même du projet migratoire. Le déplacement dans un autre pays pour suivre des études ou effectuer un stage est en principe un projet de migration temporaire qui peut être contourné. L’exil prend souvent fin à la suite de la chute d’une dictature ou d’un régime politique oppressif dans le pays de départ, mais l’exilé qui tisse des rapports sociaux et se projette dans une nouvelle vie professionnelle ou dans des projets économiques peut se détourner d’un retour au pays d’origine. Par ailleurs, certains contrats de travail prévoient une mobilité pour une période déterminée. Donc la temporalité est conditionnée à la fois par la nature du projet migratoire que par des choix personnels. Durant son séjour temporaire l’immigré se trouve en contact avec des individus qui véhiculent des représentations de l’Autre et de soi. L’étude des rapports interculturels et des regards inversés sont conditionnées aussi bien par les héritages que par la temporalité. Nous savons que la durée du séjour contribue à la déconstruction des stéréotypes ou à leur renforcement. Les immigrés qui s’installent provisoirement dans un pays ont un rapport différent avec l’inclusion. Cette temporalité est l’un des facteurs de leur vulnérabilité. L’assistance aux immigrés s’organise par divers acteurs : les Etats ; les Organisations de la société civile et les organismes internationaux. Les rencontres des immigrés avec des personnes sensibles à leur situation conditionnent leur vécu. L’expérience migratoire peut être un facteur d’engagement politique et citoyen. C’est le cas de la lutte anticoloniale ou de l’inscription des immigrés dans les mouvements sociaux. L’étude de la migration temporaire nécessite certainement une approche globale qui met en relief les conditions de départ d’un pays d’origine et les motivations de l’installation provisoire dans un autre espace. Nous ne pouvons aborder les différentes problématiques qui découlent de l’étude des migrations temporaires sans suivre des trajectoires et réduire l’échelle d’observation pour analyser les microcosmes sociaux. Dans le même axe nous prévoyons d’organiser au cours de l’année scolaire 2024-2025 un séminaire : « Police, Justice et migrants en Europe occidentale et au Maghreb : XX-XXI e siècles ». Cette activité devrait déboucher sur l’organisation d’un colloque en novembre 2025. Il s’agit d’une entrée pour développer des réflexions autour de l’axe retenu. A partir de la Première Guerre mondiale L’Europe a connu des restrictions liées à la mobilité. C’est ce qui a imposé progressivement la mise en place de passeports et de visas. La mobilité entre les pays du Maghreb et entre les pays du Maghreb et l’Europe ou dans le sens inverse n’était pas libre. Ces restrictions poussaient les migrants en quête de travail ou fuyant les guerres et les dictatures à franchir les frontières sans se conformer aux dispositions légales. Par ailleurs, l’Europe a été le théâtre d’une action nationaliste de pays soumis à la domination coloniale : le cas algérien illustre parfaitement cette situation. Certains traversaient la méditerranée plus pour participer à l’action nationaliste plutôt que de chercher de meilleures conditions de vie. La trajectoire inverse s’explique par une volonté de sursoir aux poursuites policières ou de contribuer à la lutte pour l’indépendance dans le pays d’origine. Or les anciennes puissances coloniales criminalisaient l’action nationaliste et politisaient l’action criminelle. C’est pour cette raison qu’il est important d’aborder la migration en contexte d’engagement politique et citoyen au prisme du contrôle policier et de la répression judiciaire et extrajudiciaire. A lendemain des indépendances les pays européens qui étaient en pleine croissance économique avaient fait appel à la main d’œuvre. C’est ce qui a engendré une forte mobilité, depuis les pays européens qui connaissaient des difficultés économiques et depuis les pays du tiers monde. Jusqu’en 1995 date de la mise en place du système Schengen, les immigrés qui entraient sans respecter les conditions d’entrée et de séjour avaient la possibilité de régulariser leur situation. A partir de 1995, l’Europe a renforcé le contrôle des frontières tout en multipliant les procédures judiciaires et extrajudiciaires pour réprimer le non-respect de la règlementation sur la police des étrangers. Certains migrants trouvent toutefois les moyens pour régulariser leur situation, malgré les contraintes. Les pays du Maghreb, de leur côté avaient adopté une approche sécuritaire qui avait engendré le foisonnement des réseaux de passeurs et la multiplication des sorties irrégulières du territoire. Ces pratiques sont réprimés, mais elles nous invitent à réfléchir sur le sens même de la transgression de la loi et le sens même de son application alors qu’elle est contestée par des organismes de défense des droits de l’homme. De surcroit, les accidents en mer et la traite des personnes continuent à se développer malgré le renforcement des dispositifs sécuritaires.